16.10.2010
Origines de l'absinthe: les recherches de Jacques Kaeslin.
Copyright Jacques Kaeslin.
Couvet: la Mère Henriod
(1756-1843)
n’est pas Mademoiselle Henriod (1734-1801)
Légende et vérité historique ne vont pas de pair. Si celle-ci n’est que rarement établie à satisfaction, celle-là résiste à l’épreuve du temps avant de perdre son aura de mystère lorsque ses composantes sont rigoureusement analysées. Celle entourant les origines de l’extrait d’absinthe, comme toutes les autres, repose sur une part de vrai assaisonnée de souvenirs imprécis, de transcription erronée de détails et de fioritures dont les narrateurs «l’embellissent» au fil du temps pour justifier d’une certaine manière la connaissance qu’ils en ont ou ce qui les lient à elle.
Ainsi en est-il de la Mère Henriod, « la première des distillateurs suisses »
comme d’aucuns se plaisent à la nommer. La rigueur eût voulu qu’on l’affublât de l’épithète « la première des distillateurs d’extrait d’absinthe suisses », tant il est vrai que la
pratique de la distillation ne date pas, en Suisse, de la fin de XVIIIè siècle.
C’est précisément de cette manière que naissent les légendes ou encore les erreurs, qu’elles soient judiciaires ou historiques. À l’évidence, la Mère Henriod n’a pas été la première personne à
distiller en Suisse. Qu’elle ait en revanche été la première, ou une des premières, à distiller de l’extrait d’absinthe en Suisse, le fait n’est pas remis en cause, du moins pour le
moment.
D’ailleurs, notre propos n’est pas ici de le contester, mais plutôt de remettre en cause une théorie tendant à démontrer que cette Mère Henriod ne doit être autre que Dame Suzanne-Marguerite Henriod. Certains affirment de manière péremptoire que la Mère Henriod, « herboriste distinguée de Couvet », est aussi dite Mademoiselle Henriod, et qu’il faut voir en elle l’épouse du notable covasson Henri-François Henriod IV.
En d’autres circonstances, nous avons exposé les raisons pour lesquelles nous ne pouvions retenir en Suzanne-Marguerite Henriod la Mère Henriod à l’origine de la recette de l’extrait d’absinthe. Depuis lors, nous avons procédé à d’autres recherches et consulté d’autres sources, démarche qui nous conforte dans la remise en cause de la théorie précitée. Nos résultats feront l’objet d’une publication avec mention des références.
Si de nos jours, au nom du politiquement correct, le terme de « Mademoiselle » n’est plus de mise, il n’en était pas de même il y a quelque deux siècles. On peut aussi se dire qu’au temps des pionniers de l’extrait d’absinthe, la rigueur n’était pas le fait de tout un chacun. Néanmoins, et ceci même aujourd’hui, il n’est pas concevable de dire Mademoiselle en évoquant l’épouse - au demeurant mère de famille - d’un des plus importants et respectés notables de la région. Et parler d’elle en utilisant le terme de Mère Henriod aurait relevé alors du plus grand manque de respect.
D’autre part, Suzanne-Marguerite Henriod (1756-1843) se nommait ainsi depuis le 3 janvier 1787, date de son mariage avec Henri-François Henriod IV (1754-1830). À notre connaissance, ce ne fut pas un « mariage blanc », le couple ayant eu cinq enfants, et - selon nos sources - Suzanne-Marguerite était fille d’un autre notable de la région, le justicier et notaire Jean-Henri Motta, et se nommait bien Mademoiselle Suzanne-Marguerite Motta avant de convoler.
Même en faisant preuve de beaucoup d’imagination, nous sommes réticents à l’idée que l’imprimeur mandaté pour réaliser l’étiquette de l’ « extrait d’absinthe qualité supérieure de l’unique recette de Mademoiselle Henriod de Couvet Comté de Neuchâtel » ait obtenu un bon à tirer avec une aussi grossière erreur.
Au vu de ces précisions, nous sommes de l’avis que Mademoiselle Henriod ne peut être autre que Marguerite-Henriette Henriod (1734-1801), sœur de Henri-François Henriod I – maçon et distillateur de son état – et morte célibataire.
Couvet, le 16 octobre 2010 Jacques Kaeslin
Cet article est également en ligne à la rubrique "articles" du site du Musée de l'Absinthe d'Auvers-sur-Oise (www.musee-absinthe.com
Qui était la Mère Henriod ?
Au cours de ces deux derniers siècles, les écrits abordant cette question ont été nombreux, sans pour autant foisonner. Les travaux de recherches sur les acteurs à l’origine de l’absinthe, boisson apéritive, sont en revanche plus rares qu’on l’imagine et reposent pour la plupart sur les récits des premiers auteurs ayant évoqué le sujet.
Le fait est surprenant, dans la mesure où, à n’en pas douter, l’absinthe a de tout temps suscité les haines et les passions, faisant d’elle une boisson « à part », une boisson différente. Sans doute que son omniprésence sur le marché tout au long du XIXè siècle y est pour quelque chose. Et pourtant, à une époque où le goût pour l’histoire, pour la connaissance du passé prenait un véritable essor, personne ne s’est investi dans la recherche de documents et informations à même d’attester de manière formelle comment et grâce à l’action de qui cette naissance a eu lieu.
S’appliquer à le faire aujourd’hui n’est pas chose aisée et, en l’état, vouloir apporter une réponse définitive à cette question serait présomptueux. Notre démarche consiste é prendre en compte ce que les documents d’archives nous apprennent, à tenter de les analyser pour en dégager les pistes possibles à même de nous aider à reconstituer les faits.
Alors, qui était donc cette fameuse Mère Henriod ?
Au stade actuel de nos recherches, il est prématuré d’asséner une autre vérité. Il est en revanche possible de prétendre, et ceci en nous appuyant sur des documents de l’époque, que la Mère Henriod ne peut être identique à Suzanne-Marguerite Henriod (1756-1843), épouse du lieutenant civil du Val-de-Travers Henri-François Henriod IV.
Nous avons relaté dans un autre article que cette dernière ne pouvait pas non plus correspondre à Mademoiselle Henriod, nous n’y revenons donc pas ici. En premier lieu, que mentionnait le major Dubied dans ses « livres de depance » ? Qu’il doit de l’argent à Henriette Henriod ou encore à Lenriod pour des pots d’extrait d’absinthe1.
Pas trace dans ses livres d’une Suzanne ou d’une Marguerite Henriod d’une part, d’autre part, le major Daniel-Henri Dubied n’aurait en aucun cas fait référence à la femme de son partenaire d’affaires et confrère au sein du Conseil de commune en écrivant dédaigneusement « Lenriod ».
En 1807, Jean-Jacques Petitpierre-chez-Jean quitte Couvet pour aller s’installer à Yverdon, puis à Morat, ville où il ouvre sa propre distillerie d’absinthe. Il débute en utilisant l’alambic de la Mère Henriod de Couvet, appareil qu’il a reçu ou dérobé. Les raisons de ce brusque départ de son village natal sont obscures et inexpliquées2.
Bouteille d'absinthe de Petitpierre exposée au Musée de Morat.Sur le col, on peut lire: "Maison fondée en 1812". Copyright photo Charrère/DuVallon
Si l’on se donne la peine de chercher un peu, on apprendra notamment que Jean-Jacques Petitpierre-chez-Jean a déposé une requête écrite, appuyée par d’autres habitants du village devant l’assemblée de communauté du 18 novembre 1795, requête tendant à demander la mise sur pied d’une commission de vérification des comptes de la loterie organisée par la Communauté de Couvet en faveur de ses pauvres.
Or, les gérants de la caisse de cette loterie n’étaient autres que le lieutenant civil Henri-François Henriod IV et Daniel-Henri Dubied. Ils éprouvèrent quelque peine à présenter une comptabilité en bonne et due forme. La Communauté les invita à mettre celle-ci en ordre, sans remettre en cause leur mandat. Les administrateurs de la caisse de la loterie proposèrent un paiement immédiat en nature, offre qui ne fut pas prise en considération et un délai de deux mois leur fut imparti pour mettre bon ordre à cela3.
Nous avons tout lieu de penser que cet « acte citoyen » de Jean-Jacques Petitpierre ne fut guère apprécié des deux administrateurs de la loterie, par ailleurs parents de l’initiateur, et qu’ils lui en tinrent rancune.
Cet épisode pourrait, à nos yeux, faire partie des raisons obscures et inexpliquées qui ont amené Jean-Jacques Petitpierre à quitter le village de Couvet, tout comme l’épisode que nous relatons ci-après doit participer des mêmes motivations.
Jean-Jacques Petitpierre a « ...odieusement calomnié le lieutenant Henriod, tant dans le pays de Vaud que le pays de Neuchâtel en l’accusant d’avoir attenté à la vie de son père mort il y a près de trente ans.. »4. De l’enquête ordonnée par le Conseil d’État de Neuchâtel, il ressort « ..qu’il n’y a rien qui puisse et doive porter atteinte à l’honneur du sieur lieutenant Henriod.. ».
Même en imaginant le lieutenant Henriod investi de toutes les vertus chrétiennes, on le voit mal condescendre à ce que son épouse soit en tractation pour son alambic et sa recette avec Jean-Jacques Petitpierre, son détracteur et calomniateur de longue date.
Dès lors, il nous faut chercher Mère Henriod derrière une ou d’autres personnes que Suzanne-Marguerite Henriod. L’éventail de « dames Henriod » vivant à Couvet à cette époque n’est pas particulièrement large, néanmoins plus d’une peuvent entrer en considération, que ce soit Marie-Louise Henriod ou Marguerite-Henriette Henriod. Nous y reviendrons à plus ample informé.
Couvet, le 30 octobre 2010 Jacques Kaeslin
1 Daniel-Henri Dubied, livres de dépenses, années 1799 et 1809, Archives de l’État de Neuchâtel
2 Pierre-André Delachaux, L’absinthe au Val-de-Travers, recherches sur ses origines, extrait de la Revue historique neuchâteloise I/1997 et Markus F. Rubli, La Fée verte à Morat, histoire de la distillerie Petitpierre, 1987, éditions Gassmann, Bienne
3 Procès-verbal de l’assemblée extraordinaire de la Communauté de Couvet du 3 décembre 1795
4 Feuille d’Avis de Neuchâtel et Manuels du Conseil d’État, septembre et octobre 1808
