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Quelques articles ayant paru dans le Journal de Genève, en juillet 1994.
Rédigés par J.-J. Charrère Journaliste autrefois à Fleurier
Droits de production réservés, publication d'extraits possibles, avec mention de la source.

La saga de l'absinthe interdite

La fée-verte est née
au Val-de-Travers


L'origine de l'absinthe se perd dans des querelles nationalistes. Suisse
ou française ? Suisse, bien sûr...

Au Val-de-Travers, tout le gens vous diront que l'absinthe est le fruit
(défendu) de leurs entrailles. Une certaine dame Henriod, mi-sorcière,
mi-guérisseuse, aurait commencé la distillation à la fin du XVIIIe siècle
 Couvet. A Pontarlier on vous certifie au contraire qu'un médecin
français réfugié au Val-de-Travers, le Dr Ordinaire (!), aurait inventé la
recette pour soigner ses malades. Car l'absinthe fut un médicament avant
de devenir un apéritif chargé de malédiction.

Cette plante amère qui pousse en juin dans certains jardins du
Val-de-Travers (et très vraisemblablement ailleurs...) porte le nom de la
déesse Artemis "Artemisia absinthium". Les vertus toniques, stimulantes,
vermifuges et diurétiques de l'absinthe sont connues depuis très
longtemps. Selon la plaquette publiée en 1905 par Pernod pour marquer le
centenaire de l'entreprise établie à Pontarlier, l'absinthe "est capable
dans bien des cas de remplacer la quinine". La quinine, extrait amère
d'une écorce, remède spécifique du paludisme...

C'est donc la panacée universelle, ou presque. Mais les mauvaises langues
préciseront au moment de la prohibition que l'absinthe est abortive. Elles
ajouteront que la thuyone, l'un des principes actifs de la plante, présent
aussi dans le thuya et la sauge, excite le système nerveux central.
Imaginez, à haute dose, ses effets en association avec de
l'alcool...

La trompette de l'ange

Pour couronner le tout, voilà que le troisième ange de l'apocalypse a
commis une gaffe irréparable dans la nuit des temps. Selon la Bible, il
souffla si fort dans sa trompette "qu'il tomba du ciel une grande étoile,
ardente comme un flambeau. Et elle tomba sur la troisième partie des
fleuves, et sur les sources d'eau. Et le nom de cette étoile était
absinthe. Et la troisième partie des eaux fut changée en absinthe. Et
elles firent mourir un grand nombre d'hommes, parce qu'elles étaient
devenues amères".

Née d'un couac de trompette, quand le monde hésitait entre nuit et
lumière, l'absinthe commençait mal sa carrière. Par la suite, Pline
l'Ancien, mort en 79 pendant l'éruption du Vésuve sans avoir eu le temps
de lire la Bible, écrivit qu'on donnait aux vainqueurs des courses de char
une boisson mêlée d'absinthe. Pour leur rappeler que la gloire est parfois
amère.

Origine mystérieuse

Retour au XVIIIe siècle. L'absinthe naît donc à Couvet. C'est établi, mais
surprenant. Car cette plante n'est pas seule à entrer dans la composition
de la liqueur qui se trouble par adjonction de cinq volumes d'eau. On y
trouve aussi de la mélisse (citronnelle), de l'hysope, du fenouil de
Florence, de l'anis vert, parfois de la badiane (anis étoilé), de l'origan
ou de la menthe poivrée. Des plantes qui ne sont pourtant pas courantes
dans les vallées de la chaîne jurassienne...

Selon la version suisse, c'est la Mère Henriod, de Couvet, qui inventa la
recette. Selon la version française, c'est le Dr Ordinaire, réfugié
Huguenot à Couvet, qui en fut l'auteur. Chevauchant "La Roquette", il
allait soigner ses patients avec de l'élixir d'absinthe. Le major Dubied,
dont Henri-Louis Pernod devint le gendre par la suite, aurait pourtant
acheté la recette à la Mère Henriod en 1797. Il installa sa distillerie au
bord du torrent baptisé "Le Sucre". Ce sucre sur lequel les buveurs
d'absinthe firent couler l'eau glacée pour adoucir l'amertume de la
liqueur dont le succès fut foudroyant.

Le parfum de "la cuite"

Henri-Louis Pernod (un Perrenoud de La Sagne), ouvrit une distillerie à
Pontarlier en 1805 pour faire face à la demande. Si Couvet est bel et bien
le berceau de l'absinthe avec les Pernod, Duval et autre Berger,
Pontarlier devint rapidement le centre mondial de la fée-verte. Au début
du 20e siècle, la ville comptait 22 distilleries occupant 3000 personnes !
Sur les 22 millions de litres consommés en France chaque année, un tiers
provenait de Pontarlier. "Pernod fils perd nos fils" diront les adeptes de
la prohibition un peu plus tard...

Dans le Val-de-Travers, on dénombrait en 1906 quelque 14 distilleries pour
une production moyenne de 1,6 million de litres d'absinthe. Une industrie
florissante, occupant deux-cents personnes. Autour du village de
Boveresse, entre Fleurier et Couvet, les champs étaient couverts
d'absinthe. En juin, les jeunes filles se fouettaient le visage avec les
tiges vert-argent mouillées par la rosée pour combattre les taches de
rousseur. Dans les rues, le lourd parfum de la "cuite" (la distillation)
se répandait entre les maisons. La fée-verte triomphait, sans savoir que
ses jours étaient comptés.


L'absinthe,
ce fut l'opium du peuple


Comment un apéritif a-t-il pu susciter autant de haine ? La
prohibition de l'absinthe nous rappelle que "la majorité peut
être odieuse".


Dans un bel alambic en cuivre, mélangez avec de l'eau et de
l'alcool "de bouche" à 96° la grande et la petite absinthe, mais
aussi la mélisse, la citronnelle, l'hysope, le fenouil, l'anis, la
badiane, parfois l'origan et la menthe poivrée. Faites chauffer
le tout à petit feu. Transformé en vapeur, le fluide s'élèvera
dans le "col de cygne" (la cornue) et se condensera dans le
refroidisseur. La liqueur coulera alors comme un fil transparent
dans le grand récipient placé sous l'alambic. En fin de cuvée, le
liquide deviendra blanc. C'est "la blanquette". On en remplit une
fiasque au cul de paille. Chargée d'arômes, ce miel laiteux
parfumera "la cuite" suivante.


Au sortir de l'alambic, l'absinthe titre au moins 72°. Le
distillateur clandestin ajoute de l'eau pure jusqu'au moment du
"louchissement" - quand la liqueur commence à se troubler. Sa
teneur en alcool se situe alors à 52°. C'est plus que les anisés
du commerce. C'est moins qu'au début du siècle, quand la "zézète"
chargeait la langue et allumait les sens. A cette époque-là, la
fée verte était très amère. L'eau glacée coulant sur un sucre ne
changeait rien à sa teneur en thuyone, cet alcaloïde excitant du
système nerveux.

(Précision d'un lecteur en juillet 2006:
les thuyones ne sont pas des alcaloïdes
mais bien des monoterpènes volatils,
principaux constituants de l'huile essentielle d'absinthe
)


"Six sous d'absinthe..."

Une caricature parue dans "Le Rire" du 13 juin 1903 résume le
sentiment de l'époque (lire "L'absinthe, arôme d'apocalypse",
Editions Attinger, 1991). Sur son balcon, une mère de famille,
marmot dans les bras, observe le père écluser force fées vertes à
la terrasse du troquet. "Quel gaillard que ton père, ma petite
Mélie !!! Le v'là à sa septième absinthe !". Elle peut compter
facilement les exploits de son époux. Le serveur  empilait alors
les soucoupes sur la table pour faire l'addition en fin
d'apéritif...

Dans "L'Assiette au Beurre", le dessinateur Poulbot envoie une
petite fille chercher de l'absinthe. Au haut de l'escalier du
modeste immeuble, sa mère ravagée par l'alcoolisme lui crie: "Six
sous d'absinthe et un sou de pain. Casse pas la bouteille !".

Mineurs et fée verte

L'absinthe, c'est l'opium du peuple misérable. A St-Sulpice, dans
la Val-de-Travers, Berthe se souvient: "Mon père travaillait à la
mine de ciment. Sur le chemin, un cafetier avait posé une planche
sur deux chevalets. Les verres d'absinthe étaient alignés. Les
ouvriers en buvaient plusieurs avant d'aller travailler". Elle
dépose la vieille photographie jaunie sur le napperon de la table
du salon. On y voit des hommes habillés de noir, les pieds dans
la neige, une casquette sur la tête. Ils sourient, un verre à la
main. Dans la cuisine, le mari de Berthe fait couler l'eau. C'est
l'heure de l'absinthe (clandestine). Au début du siècle, le
cérémonial était décrit ainsi:

- Le verre rempli au tiers d'une absinthe à 72 degrés
- La cuillère percée surmontée d'un morceau de sucre
- L'eau qui coule de la carafe tenue très haut dans un glou-glou
salvateur
- La liqueur qui louchit, dégageant son parfum de douce amertume.

En Suisse, dans la France métropolitaine, dans les colonies et
les pays limitrophes, on consomme l'absinthe à "l'heure verte".
Elle doit son succès aux militaires des garnisons coloniales
d'Afrique et de Cochinchine. Pour se préserver des maladies
tropicales dues à l'eau de boisson, on a pris l'habitude d'y
verser quelques gouttes d'absinthe - la quinine de l'époque...


"Pernod fils, perd nos fils !"

Le succès de la fée verte fait des jaloux chez les vignerons. Un
verre de "bleue" coûte trois à quatre fois moins cher qu'un
gorgeons de blanc. On en boit donc beaucoup et l'alcoolisme
dépeint par Zola dans "L'Assommoir" provoque des drames
familiaux. En gros, l'ouvrier exténué par une journée de travail
se saoule avec la fée verte, puis il bat sa femme ou lui fait des
enfants en état d'ébriété prononcée. Pire: un certain Lanfrey,
citoyen français établi à Commugny, entre Nyon et Genève,
massacre sa moitié et ses gosses avant de se suicider.

"C'est la faute à l'absinthe", dit la rumeur publique. Une
initiative fédérale lancée par les femmes abstinentes et
discrètement soutenue par les vignerons - sans même parler des
distillateurs de "schnaps"- aboutit. La campagne fait rage, sur
le thème "Pernod fils, perd nos fils !".

Le dimanche 5 juillet 1907, le peuple tranche. Comme le dirait le
constitutionnaliste Jean-François Aubert, "la majorité peut être
odieuse". Par 241'078 voix contre 138'669 le peuple inscrit dans
la constitution la verrue de l'interdiction de l'absinthe. Seuls
Genève et Neuchâtel disent non". La fée verte fut formellement
interdite à tout jamais le 7 octobre 1910.

La Confédération versera 1,75 mio d'indemnités aux 40
distillateurs du pays. Trois ans plus tôt, la Régie fédérale des
alcools, pas favorable à l'interdiction, écrivait: "Selon toutes
probabilités, d'autres boissons viendront remplacer l'absinthe
prohibée...". Elle ajoutait qu'il fallait craindre "la fraude, la
fabrication clandestine, la contrebande et la vente illicite". Elle
avait parfaitement raison...


Et la fée verte
entra dans la clandestinité...

Interdite le 7 octobre 1910, l'absinthe est encore vivace au
Val-de-Travers. La Régie fédérale des alcools lui mena pourtant la vie
dure...

"Prohibition ? L'interdiction des drogues douces ou dures n'a pas réglé le
problème de la toxicomanie. Elle le compliquerait plutôt avec le
blanchiment de l'argent sale et le crime organisé. L'interdiction de
l'absinthe, alors que toutes les autres boissons alcoolisés restaient
autorisées, était naturellement vouée à l'échec.

"Avant le fameux vote du 5 juillet 1907, la Régie fédérale des alcools
écrivait: "Il y a lieu d'admettre que pour lutter contre l'absinthe et ses
succédanés, d'autres mesures sont préférables que celles que prévoit la
pétition", c'est à dire l'initiative finalement adoptée par le peuple. Le
Conseil fédéral renchérissait: "En somme, l'initiative apparaît comme un
acte précipité, un essai législatif peu réfléchi des champions de
l'abstinence...". Courageux et lucide, le Gouvernement fédéral fut battu.
Déjà...

Fée verte clandestine

"En ce début de siècle, l'absinthe devint interdite en France par un décret
datant de 1915, puis dans toute l'Europe, sauf en Espagne où on la trouve
encore aujourd'hui. Que fit la fée verte au Val-de-Travers ? D'un coup de
baguette magique, elle entra dans la clandestinité. On continua donc de la
distiller, mais en douce.

"Certains villages comptaient dix ou vingt distillateurs. La concurrence
tait sans pitié. Chacun rivalisait d'ingéniosité pour mettre au point la
meilleure recette. Et d'aucun remplissant de petites bouteilles avec la
liqueur du fruit défendu, faisaient du porte à porte pour vanter la qualité
de leur produit et emporter une part du marché local...

Faire bouillir la marmite

"Qu'est ce qui motivait ces gens? Le goût de l'illégalité? Oh non! Ils
distillaient le plus souvent pour faire bouillir la marmite du ménage. Ce
travail de fourmi leur rapportait quelques francs par litre seulement.
Transgressant la loi, parfois avec mauvaise conscience mais remplis du
sentiment qu'ils perpétuaient une tradition régionale, les plus pauvres
trouvaient dans cette activité un précieux salaire d'appoint quand
l'horlogerie ou la mécanique n'embauchaient plus.  

22 v'là la Régie!

"Chacun achetait son "alcool de bouche" à la pharmacie ou à la droguerie du
coin. Les herbes aussi. Le Val-de-Travers est sans doute la seule région du
monde qui consomme autant d'anis et de fenouil! L'absinthe poussait dans
les jardins potagers. Çà et là, on reconnaissait sans peine cette grande
plante aux reflets gris, dont les branches se décoraient de petites boules
jaunes au début de l'été. C'était le moment de la couper et de la sécher
par brassées ficelées, suspendues au galetas, la tête en bas.

"Le petit commerce se portait bien. Trop bien. On buvait l'absinthe dans
les bistrots en toute impunité. La Régie fédérale déclencha une première
rafle au début des années 1960. Ce fut la razzia. Vingt, trente
distillateurs tombèrent. Les inspecteurs de Berne n'eurent aucun mérite.
Ils connaissaient les noms des clandestins inscrits dans les livrets des
grossistes, des pharmaciens ou des droguistes...

Perquisition et procès


"Quand les inspecteurs bernois arrivaient au Vallon, tout le monde était
averti en quelques heures. Gendarmes complaisants, ou téléphone amical d'un
témoin d'une perquisition. Le clandestin avait juste le temps de planquer
l'alambic, son stock d'absinthe et le tonneau dans lequel la liqueur prend
corps après "la cuite". Mais il restait l'odeur. Et quand les hommes en
manteau de cuir parquaient leur coccinelle noire à plaque bernoise devant
la maison, ils sentaient que c'était la bonne adresse...

Procès-verbal dans la cuisine

"Fouille en règle sous la protection des gendarmes bloquant les accès de la
maison, interrogatoire, procès-verbal de saisie rédigé avec une vieille
Hermes sur la table de la cuisine: le monde du distillateur s'écroulait.
Combien d'alambics en cuivre ont-ils fini leur vie dans le musée de la
Régie, à Delémont? Des dizaines...

"Ayant frappé un grand coup, "ceux de Berne" s'en retournèrent dans leurs
bureaux fédéraux, laissant une martyre sur le champ d'honneur: la
"Malotte", Berthe Zurbuchen, des Bayards. Cette octogénaire comptant des
politiciens et des gendarmes dans sa clientèle, distillait et servait la
tournée sur la table de la cuisine. Elle fut condamnée à 15'000 fr.
d'amende ! Un scandale qui fit tant de bruit que le Tribunal fédéral dût
trancher. En vertu de la loi, l'amende ne pouvait pas dépasser 3000 fr.
C'est élémentaire et inscrit dans la Loi fédérale sur l'absinthe. La
"Malotte" obtint gain de cause.

"Faut bien payer l'amende..."

"Mais la fée verte se remit de cette alerte. La solidarité régionale joua
dans cette petite vallée ouverte aux deux bouts, du côté de Pontarlier et
du Plateau suisse.

"Deux jours après la perquisition fatale, un petit homme arriva devant la
maison d'un distillateur effondré. Il tirait une remorque de vélo. "J'ai
quelque chose pour vous...". Le clandestin empoigne le sac en jute gonflé
par le chargement. Un alambic ! Le cuivre rit sous le soleil de l'automne
jurassien. La Régie n'est pas au bout de ses peines. "Il faut bien payer
l'amende", ironise le distillateur, qui fera "chauffer la cafetière" le
soir même...


Le temps
des contrebandiers...

Après la rafle des années 1960, la fée verte devint farouche.
Seuls les initiés savaient où la trouver. Jusqu'au jour où elle
se mélangea avec de l'alcool importé en contrebande.

Pendant vingt ans, la Régie se fit discrète. Certes, de temps en
temps un distillateur tombait dans ses pièges. Mais cela n'avait
plus rien à voir avec la rafle des années 1960. Jusqu'en 1980 où
un nouveau scandale éclata au Val-de-Travers. La Confédération,
qui connaît très bien les quantités d'alcool écoulées dans la
région, constata un fléchissement de ses ventes. Et pourtant, on
y buvait toujours de l'absinthe... Donc, il y avait contrebande
d'alcool.

"Un Italien au casier noir comme une VW coccinelle bernoise
faisait fréquemment des allers et retours entre la Péninsule et
le Vallon. Il avoua avoir importé, de 1970 à 1979 dans un faux
réservoir à essence, 71'000 litres d'alcool polonais. Acheté
entre 3 et 6 fr. le litre, il le revendait une trentaine de
francs au Val-de-Travers. C'était dix francs de moins que celui
la Régie...

Dette payée dans 1500 ans!

"L'un des revendeurs fut arrêté. Dans ses papiers, les
inspecteurs trouvèrent un carnet avec les adresses de ses clients
et les quantités achetées. Il y eut une série de vingt-deux
procès retentissants. A l'amende pénale, s'ajouta une amende
administrative de la Confédération qui tenta ainsi de récupérer,
sur de la marchandise pourtant prohibée (et soupçonnée de
contenir du méthanol), près de trois millions de francs de
redevances douanières et de droits de monopole ! Un Vallonnier, Marcel Lebet, dit le Teub,
qui réceptionnait la marchandise à Fleurier fut condamné à payer 1.8 million de
francs. Depuis, il verse ce qu'il peut, soit une centaine de franc chaque mois.


Marcel Lebet, dit le Teub, est mort le 10 décembre 2005 à l'âge de 84 ans à Fleurier.
Il est décédé sans avoir fini de payer l'addition.
Qui payera la facture du Teub ?
Lire ici:
http://duvallon.over-blog.com/article-2658728.html

(suite de l'article)

Drames au tribunal

Il y eut des drames au tribunal de police du Val-de-Travers. Un
prévenu coupable d'avoir distillé 342 litres de fée verte avec de
l'alcool au noir fut écrasé par les amendes et autres redevances.
Dans un sursaut de fierté, il déclara au juge, "On aurait mieux
fait de me conduire à l'abattoir. De l'absinthe, dans ce canton,
tout le monde en a bu. Si on l'écrivait sur le front des gens, il
y aurait beaucoup de têtes qui se baisseraient dans la rue".

Alcool étranger

Celui-là avait la langue bien pendue. Mais il fut condamné comme
les autres et en souffrit tout autant. Car l'épreuve de
l'instruction et du procès fit des ravages dans les rangs des
clandestins. Le "Vallon" les regardait "de coin" parce qu'ils
avaient produit de l'absinthe avec de l'alcool étranger. Comme
si, seul le "trois-six" de la Régie permettait de distiller de la
bonne fée verte. Cet alcool de contrebande fut chargé de tous les
maux: il rendait fou à cause du méthanol ! Le juriste de la
Régie, Dominique Schmid, remit les pendules à l'heure en 1983
pendant la série des procès qui anima la salle du Tribunal de
Môtiers/NE: "Il ne contient pas plus de méthanol que certains
marcs vendus dans le commerce".

Une petite phrase qui atténua la douleur des clandestins tombés
pour contrebande. Mais ils payèrent quand même cher la
malédiction de l'étoile absinthe. Démoralisés (et ruinés) par
cette affaire certains en moururent. D'autres firent des
dépressions. Et un ancien paysan, qui moissonnait les champs de
blé du nord-vaudois pour payer ses amendes, fut victime d'un
accident dans les gorges de Noirvaux, entre St-Croix et Fleurier.
Un soir d'été sa machine roula dans le précipice. Le sexagénaire
eut juste le temps de sauter du siège pour échapper à la mort.
Mais la moissonneuse roula au bas du talus et fut détruite.
Compréhensive, la Régie réduisit les mensualités de sa dette...

Ces procès impliquant de petites gens se déroulèrent au moment où
l'on se mit à consommer de l'absinthe dans les banquets de la
République neuchâteloise. On souvient du soufflé à l'absinthe
servi lors du banquet en l'honneur de François Mitterrand à
Neuchâtel en 1983.

Mais pressé par le temps, Mitterrand n'eut pas le temps de le goûter...
Et le cuisinier eut par la suite beaucoup d'ennuis avec la justice du canton de Neuchâtel qui procéda à une perquisition en règle de tout son stock de précieuses bouteilles dans les caves du Palais du Peyrou.
Il s'avéra que son fameux soufflé était fait avec un pastis fabriqué en Gruyère (canton de Fribourg) appelé "la Fée".Il fut condamné pour escroquerie, pas pour avoir utilisé un spiritueux interdit... puis finalement libéré en appel.

Lire l'article de L'impartial du 21 décembre 1983
 consacré au procès du restaurateur.


Dessert-Mitterrand-Proces-du-cuisinier.jpg

  aymone acquitté mars 1985



Les objets de la fée-verte

Interdite, puis victime des rafles de la Régie, l'absinthe meurt

lentement. Mais les collectionneurs s'arrachent passionnément ses
reliques...

D'antiquaires en brocanteurs, les collectionneurs vouent un culte

fétichiste à cet apéritif anisé, pourtant interdit en Suisse par
un vote du peuple le 5 juillet 1908. "Interdite dans un moment
d'égarement", affirment les uns alors que les autres répliquent:
"Dans un sursaut de bon sens". Mais l'absinthe, qui inspira les
peintres Degas, Picasso, Manet, Toulouse-Lautrec, ou Van Gogh, ne
mourra jamais tout à fait.

Verres à absinthe, cuillères percées, fontaines de table,

pyrogènes, affiches et étiquettes: le marché des reliques de
l'absinthe se porte bien chez les brocanteurs. Pourtant, la
fabrication de ces objets a cessé depuis 80 ans ! Il en reste
encore et les collectionneurs se les arrachent. Le fièvre a
commencé en 1983, quand Marie-Claude Delahaye, a publié
"L'Absinthe, histoire de la fée-verte" chez Berger-Levrault.

Superbes cuillères


Servie dans les bistrots à 72° ou au minimum à 52° d'alcool (plus

bas, elle trouble -louchit- dans la bouteille), l'absinthe du
début du siècle était très amère - ça fouette l'appétit et les
sens ! Pour combattre l'amertume, les amateurs d'anisés avaient
trouvé la parade: ils déposaient un morceau de sucre sur une
cuillère percée, disposée à cheval sur le verre à pied. L'eau
glacée coulant de la fontaine à absinthe se sucrait au passage et
adoucissait l'apéritif. Un rite pratiqué à chaque apéro dans les
bistrots de la Belle-Epoque.

Pyrogènes à sonnette


Les fontaines, gros vases en verre sur pied d'étain, dotés d'un

ou plusieurs robinets, trônaient au milieu de la table. Sur le
réservoir de certaines on lisait le nom du distillateur:
"Richard, le meilleur, à Chambéry", ou "Terminus, l'absinthe
bienfaisante" ! Il existait aussi des fontaines individuelles à
balancier, une sorte d'entonnoir mobile posé sur le verre et la
cuillère retenant le morceau de sucre...

A côté de ces objets du culte, Pernod, Berger, Duval, pour ne

citer que les fabricants d'absinthe du Val-de-Travers, offraient
encore toutes sortes d'articles aux patrons des cafés. Des
carafes, bien sûr, mais aussi des panneaux publicitaires émaillés
et des "pyrogènes". C'est à dire des petites amphores de table
contenant les allumettes au souffre, qu'on frottait sur un
grattoir. Certains "pyrogènes" étaient même dotés d'une sonnette
pour appeler le garçon !

Passion farouche


Il existait plusieurs sortes de cuillères à absinthe (voir

photo): les rondes, celles en forme de feuille d'absinthe, les
grilles, les "à trous", les "tour Eiffel", les fleurs, les
toiles, les trèfles, les épis, les vitraux, les flèches, les
croix et les "croix-suisse", les pipes, les pelles, les losanges,
les ouvragées, les publicitaires... Une chatte n'y retrouverait
pas ses petits !

"Je collectionne sans faire trop de bruit. Sinon, je suis

sollicité de partout pour vendre ou échanger mes objets", confie
un fétichiste Fleurisan qui possède le sceau à cacheter les
bouteilles de Pernod-Couvet. Il ajoute: "Moins on parle de
l'absinthe, mieux c'est.". Les adeptes du culte de Mélusine
veulent rester discrets. Les derniers distillateurs clandestins
aussi.

La fée verte envoûtait
le peuple et les artistes


Picasso, Degas, Van Gogh, et les autres: ils doivent tous une

parcelle de leur génie à la Mélusine des comptoirs

Amsterdam, Rijksmuseum, musée voué au culte de Van Gogh: une

petite toile n'attire que peu l'attention, sinon celles des
amateurs avisés, non pas de peinture mais d'alcools interdits.
Placés entre quelques autres chefs-d'oeuvres prestigieux du
peintre maudit, ce verre d'absinthe et sa carafe détonnent dans
ce cadre feutré de villégiature des touristes.

A défaut d'être le premier à donner visage à la fée verte, Van

Gogh est l'un des rares peintres à la représenter avec autant de
talent, à lui appliquer cette teinte insaisissable et fugace, qui
parvient même à déteindre sur tout le tableau. Mais Van Gogh
n'est qu'un envoûté parmi d'autres. Un an plus tôt, son ami
Toulouse-Lautrec l'avait peint à la devanture d'un petit troquet
français attablé avec Dame Opaline.

Le regard vide, visage affaissé


Ces deux oeuvres-là figurent parmi les rares représentations

neutres de l'absinthe; elles suggèrent une ambiance, jouent avec
les teintes et les lumières mais n'induisent pas de message.
Toutes les autres imageries populaires font la part belle au
spectre de l'alcoolisme sous-jacent : femmes aux visages dévastés
(une des particularités de l'absinthe à haute dose est de
provoquer un affaissement du bas du visage), homme ivre mort
tentant de rejoindre son domicile, etc.

Une des plus belles - et plus célèbres de ces représentations -

est le tableau intitulé avec la simplicité qu'elle induit
"l'Absinthe" d'Edgar Degas. Une homme et une femme, hagards, au
regard vide, déchus, semblent hanter l'arrière salle d'un bistrot
parisien. L'ambiance brumeuse et glauque est presque palpable.

Un an après, en 1877,  Zola publie "l'Assommoir" qui marque

probablement le début de la campagne visant à la disparition de
la fée verte mais qui n'aboutira qu'en 1910 dans notre pays et
qu'en 1915 en France.

Un tour d'Europe des grands musées nous conduit à Copenhague où

est exposé le "Buveur d'absinthe" de Manet, réquisitoire sévère
de deux mètres de haut datant de 1859. On y voit un homme
émergeant de l'obscurité, vacillant, tandis qu'un verre
d'absinthe et une bouteille gisent à proximité. Il recherche à
perpétuité un équilibre que les moralisateurs auront trouvé un
peu plus tard.

La "bleue" de Picasso


Picasso n'est pas en reste, de loin pas, avec sa "Buveuse

d'absinthe" de 1901, sa "Buveuse assoupie" de 1902 , par le
portrait de son ami Angel Fernandez de Soto, par "L'absinthe",
portrait du père Cornutti, datant de 1903, comme "Le pauvre
ménage". Toutes ces oeuvres, dont certaines de sa "période
bleue", sont assez sombres : personnages marqués, repliés sur
eux, enchâssés dans une solitude pathétique.

En 1914, alors que l'aube de l'interdiction planait sur la

France, les artistes ont quelque peu modifié leur regard sur
l'absinthe, lui trouvant subitement des côtés gais, voire
séduisants. Picasso a créé son "verre d'absinthe", figurine de
cire comportant une véritable cuillère à absinthe, qui fût plus
tard coulée dans du bronze puis peinte. Ce verre, ouvert sur une
de ses faces présente la particularité de tirer une langue
insolente à qui le tient !

Toutes ces oeuvres de Degas, Manet, Picasso, Ihly et autres

Lermite étaient réservées à un public restreint tandis que, comme
le souligne P.-A. Delachaux dans son ouvrage "L'absinthe arôme
d'apocalypse" : "C'est dans la caricature que la Fée verte fût
montrée du doigt et désignée au peuple comme l'ennemie principale
des progrès sociaux, la pourvoyeuse de tous les asiles".

Les sortilèges de la fée


Dès la fin du 19ème siècle, l'absinthe fut largement caricaturée

et ces vieilles affiches, dessins, lithographies s'arrachent
aujourd'hui à prix d'or par les nombreux collectionneurs. Des
scènes de rue, très noires et d'une ironie frondeuse,
entretenaient le peuple dans la certitude que cette liqueur était
d'essence satanique.

En définitive, l'absinthe et ses mythes aura permis à beaucoup de

vivre, de s'afficher, de se célébrer. Et de trouver
l'inspiration. Car la Mélusine des comptoirs, les artistes en
buvaient beaucoup. Cette fée verte avait jeté un sort, aussi bien
 l'élite intellectuelle qu'au peuple qui en abusait.

Aujourd'hui, l'ersatz de l'absinthe, c'est à dire le pastis qui

ne s'est jamais lové dans le corps cuivré d'un alambic, réjouit
le gosier des joueurs de pétanque. Pourtant, "Ricard" fut un
mécène généreux envers les arts. Avant de soutenir la course
automobile. On se retrouva alors bien loin de Van Gogh et de
Picasso....

Alambics déclarés hors la loi


Pour distiller de l'absinthe, ou pour décorer votre salon, n'achetez jamais

un alambic. La Régie veille depuis 1930.

Les alambics en cuivre son beaux. Quand ils ont distillé de l'absinthe, le

cuivre s'est parfumé au goût d'interdit. Sans autorisation accordée par la
Régie fédérale des alcools, ou inscription dans ses fichiers avant le 6
septembre 1930, vous n'avez pas le droit de posséder un alambic. Ceux des
clandestins du Val-de-Travers ont fini au Musée des alambics de Delémont.
Mais de simples collectionneurs se sont aussi retrouvés devant les tribunaux
parce qu'ils voulaient décorer leur salon.

Citoyen sans malice, Henri (prénom d'emprunt) n'a jamais cédé aux vapeurs

sataniques de la fée verte. Mais il se souviendra de ce fameux 29 septembre
1979, date de sa comparution devant le Tribunal de police de la
Chaux-de-Fonds. Ce jour-là, l'Administration souvent tournée en bourrique
s'était donnée de la peine pour colorier l'image caricaturale que le public
peut avoir d'elle.

"C'est quoi ce cirque ?"


Henri a acheté un alambic chez un brocanteur quelques mois plus tôt. Il

avise la Régie de son achat. Deux inspecteurs débarquent, cuisinent le
détenteur, et apposent un plomb officiel sur l'engin. Six mois plus tard,
ils reviennent et séquestrent l'appareil. Remis du choc, le Chaux-de-Fonnier
réclame son alambic et reçoit en retour une amende de 65 francs. Il refuse
de la payer et se retrouve devant le tribunal de police.

- C'est quoi, ce cirque !? Je sais bien qu'il est interdit de distiller,
mais je n'ai jamais eu l'intention de me servir de l'alambic.


Le mandataire de la Régie explique alors que la loi limite le nombre

d'alambics, pour lutter contre l'alcoolisme:

- Nous n'accordons plus d'autorisations d'achats. Même pour des appareils à
but décoratif. Nous avons eu par le passé des petits malins qui déplombaient
les alambics plombés, les déposaient chez un voisin, distillaient et les
déclaraient volés lors d'un contrôle...

Le mandataire de la Régie ajoutait, non sans bon sens:


-
Si l'autorisation d'avoir un alambic nous avait été demandée, nous
l'aurions refusée. Surtout dans le canton de Neuchâtel. Les alambics y
jouissent d'une telle "aura" que nous ne pouvons nous permettre une
exception. Si nous autorisions un alambic "décoratif", un tas de gens
voudraient avoir leur appareil à la maison....

Beau comme un violon !


L'alambic en question était exposé dans la salle du Tribunal. Henri le prend

dans ses bras quand il apprend que l'engin sera détruit. Il le ramène avec
tendresse aux pieds du juge:

- Regardez ça ! Une oeuvre d'art ! Voyez comme c'est beau. C'est comme un
violon ! Est-ce qu'on casse un violon? Vous ne pouvez pas le fracasser,
c'est inadmissible !


Résultat des courses: Henri avait été condamné à 10 francs d'amende et dix

francs de frais ! L'alambic fut saisi, le juge émettant le voeu que,
conformément aux souhaits du prévenu, l'alambic soit remis à un musée pour
qu'il serve au moins à des fins didactiques...

Là, il ne faut pas rêver. Le Musée régional d'histoire et d'artisanat du

Val-de-Travers avait tenté d'obtenir l'alambic d'une distillatrice pincée
par la Régie en 1987 à Fleurier. Ce fut "niet" ! L'Administration répondit,
en substance, que "la présence de cet alambic pouvait inciter les visiteurs
 considérer avec nostalgie la distillation de l'absinthe".

Dès lors, le Musée de Môtiers se contente d'exposer deux bouts d'alambics,

dont l'origine est incertaine, et qui ne semblent pas provenir de la
glorieuse industrie de la fée verte. Par contre, on peut découvrir dans le
Musée le tonneau de la "Malotte", cette distillatrice des Bayards
injustement condamnée à 15'000 francs d'amende dans les années 1960, et qui
obtint gain de cause au Tribunal fédéral.


L'alambic du pharmacien


Un pharmacien de Clarens, le Dr Piquerez, acheta dans les années 1980 un bel

alambic pesant 85 kg. La Régie eut vent de l'affaire, arriva en fanfare chez
lui, et la section des affaires pénales adressa un mandat de répression le
30 août 1988. "Pour avoir acquis un appareil à distiller sans être au
bénéfice d'une autorisation, vous avez intentionnellement mis en péril les
prérogatives de la Confédération", disait le mandat à l'appui d'une amende
administrative de 200 fr.

Le Dr Piquerez est Jurassien. Il a la tête dure. Il refusa de céder

l'alambic. "C'est une belle pièce. Un témoin de notre patrimoine. Je veux
l'exposer dans ma pharmacie". On passe rapidement sur les divers épisodes de
cette saga de l'alambic interdit pour arriver au 25 avril 1991. Le pouvoir
politique s'est ému du combat de l'apothicaire, l'ancien conseiller national
libéral François Jeanneret a tiré quelques sonnettes du côté de la Régie.
Son nouveau directeur, M. Scheurer, écrit alors au Dr Piquerez: "J'ai
l'avantage de vous communiquer qu'un compromis a pu être trouvé avec M.
François Jeanneret. L'appareil sera mis hors service par notre inspecteur,
en restant néanmoins enregistré par l'administration à votre nom".

Interpréter la loi...


Conclusion de la lettre, sublime, et qui doit mettre un peu de baume sur les

plaies d'Henri de La Chaux-de-Fonds: "Avec M. Jeanneret, nous sommes arrivés
 la conviction que l'application de la loi dans le domaine en question
devait prendre en considération le fait qu'au fil des ans le citoyen est
devenu beaucoup plus sensible aux interventions de l'Etat".

Ceci encore pour la bonne bouche: "C'est pourquoi, afin de mieux tenir

compte de l'évolution des mentalités, nous avons décidé de mettre en
pratique une nouvelle interprétation de la loi. Une nouvelle interprétation
qui ne modifie en rien son essence...". Ah, chère Régie !


Le Temps - mercredi 17 juin 1998 - Régions


Neuchâtel - L'agitateur en chef de la République autonome
du Val-de-Travers en piste pour le titre de martyre de la révolution

Elles sont amères,
les fleurs de l'absinthe...


Le 28 février 1998, Jean Guinandi, président du Conseil d'Etat neuchâtelois, proclame la "République éphémère" au Locle, ceci dans le cadre du 150e de la Révolution neuchâteloise. Tout est permis jusqu'à 22 h. Tout ? Pas sûr. Dans l'après-midi, le Val-de-Travers a proclamé sa "République autonome" dont la Constitution lue par Jean-Marc Richard prescrit "le droit de râler et de distiller". Quelques heures plus tard, des petites mains vendront 230 fioles d'absinthe de deux décilitres en vingt minutes sur la Place la Carmagnole de la Chaux-de-Fonds. De l'absinthe distillée avec de l'alcool suisse et dans la tradition de Henri-Louis Pernod, industriel à Couvet. Mais la fée verte est interdite depuis le 7 octobre 1910. Et l'agitateur en chef de la "République autonome" a subi hier après-midi un interrogatoire en règle face au chef de la gendarmerie de Môtiers, le sergent-major Nourrice, et un inspecteur de la Régie fédérale des alcools...


Les questions portaient sur la provenance de l'alcool prohibé. Réponse: chacun des membres du comité de la "République autonome" a apporté un ou deux litres d'absinthe. Ce qui nous fait une trentaine de personnes à poursuivre. Qui a vendu les fioles ? Les ministres de cette "République" nommés sur le champ le 28 février, des mineurs choisis dans une assistance de 350 personnes. Quant au produit de la vente, 2300 francs, il couvre l'achat de la marchandise interdite.


Toutes les réponses de l'agitateur en chef ont été consignées. Le procès verbal de l'interrogatoire sera vraisemblablement transmis au Ministère public. Qui devra décider d'une poursuite. Ce qui, en principe, ne fait pas l'ombre d'un doute. De son côté, le chimiste cantonal a renoncé à poursuivre pour un produit mis en vente qui n'était pas inscrit dans l'Ordonnance sur les denrées alimentaires, car il n'a pas reçu de plainte, et aussi parce que ses inspecteurs n'étaient pas en fonction le soir de la vente sauvage.


Tout était permis pendant la "République éphémère ", sauf - à première vue- la vente d'absinthe et comme le politique n'a pas d'influence sur le judiciaire à Neuchâtel  l'agitateur en chef de la République autonome du Val-de-Travers risque une amende. Ce qui nous fera un martyre de la révolution. Dans cette région qui avait perdu 300 emplois en 1910 quand l'absinthe fut interdite cela constitue "une carte de visite dans un casier judiciaire " comme l'avait déclaré l'ancien juge du tribunal du Val-de-Travers à une distillatrice dénoncée à l'âge de 70 ans par un habitant de la région.

J.-J. Ch.


Le Temps - mardi 30 juin 1998


Neuchâtel : l'absinthe coûte cher


Pour avoir vendu 230 fioles d'absinthe (46 litres) à La Chaux-de-Fonds, le 1er mars, soir du 150e de la révolution neuchâteloise, l'agitateur en chef de la République autonome du Val-de-Travers devra payer 100 fr. d'amende. A cela s'ajoute une "créance compensatrice" de 460 francs, soit 20% du chiffre d'affaire. Et des frais, pour 160 francs. Total : 720 francs.

Les complices, soit une trentaine de personnes fournisseurs de la fée verte, bénéficient d'un "classement par opportunité ", de même que les vendeurs sur la voie publique, des mineurs nommés "ministres" de cette République autonome.

























































































































































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