Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

Pages

3 août 2013 6 03 /08 /août /2013 16:35

Révisé le 11 janvier 2010
Les plus célèbres distillateurs
du Val-de-Travers étaient des femmes...

La naissance de l'absithe doit tout à une femme: la mère Henriod de Couvet. Mais si l'absinthe n'est pas morte pendant la prohition, elle le doit encore à des femmes, dont les plus connues sont la tante de mon père, la Malotte, des Bayards, la Calote de Couvet, et la Marta, ma mère. Souvent, c'est les femmes des clandestins qui s'occupaient de la distillation. Leurs maris, ou compagnons, avaient tendance à boire les bénéfices, quand ils ne rentraient par exténués du boulot. On travaillait alors 45 à 50 heures par semaine en Suisse. Les femmes étaient très occupées à la maison, mais elles pouvaient surveiller la cuite...

Au Val-de-Travers, tous le gens vous diront que l'absinthe est le fruit (défendu) de leurs entrailles. Une certaine dame Henriod, mi-sorcière, mi-guérisseuse, aurait commencé la distillation à la fin du XVIIIe siècle  Couvet. A Pontarlier on vous certifie au contraire qu'un médecin français réfugié au Val-de-Travers, le Dr Ordinaire (!), aurait inventé la recette pour soigner ses malades. Car l'absinthe fut un médicament avant de devenir un apéritif chargé de malédiction.

Pour la Mère Henriod, on lira l'enquête menée par Jacques Kaeslin à Couvet.

La mère Henriod et les distillateurs de Couvet

Charlotte Vaucher dite "calote"  distillait aussi de l'absinthe à Couvet. C'est avec sa recette que Claude-Alain Bugon a remporté des cuillères d'or aux Absinthiades de Pontarlier, avec la Clandestine.  Quant à la Malotte des Bayards, tante de mon père, elle distillait encore dans sa cuisine à plus de 80 ans. Après un retentissant procès, en 1957, Berthe Zurbuchen, c'est son nom, fut condamnée à 15 000 francs suisses d'amende. A la suite d'une campagne en sa faveur dans l'opinion et la presse, l'amende fût ramenée à 3 000 francs suisses par le Tribunal fédéral - maximum pour une infaction à la Loi fédérale sur l'absinthe.

Elle eut bien d'autres démêlés avec la Régie, notamment en 1961, lorsqu'on assista à une véritable razzia de la part des inspecteurs qui mirent la main au col de cygne de 65 «clandestins» du Vallon.

.Chez-la-Malotte-en-65---cuisine.jpg
La Malotte dans sa cuisine en 1965, 4 ans avant sa mort. (Collection famille Bourquin - Zurbuchen)

Pourquoi le sobriquet la Malotte ? Parce que son mari ratait les soupes à la farine au café des Parcs. Elles faisaient des grumauds, des boules de farine. Des malots, comme on dit en Suisse. C'est ainsi qu'on le surnomma le Malot et que sa femme devint la Malotte...

Dans son café des Parcs, près des Bayards/Val-de-Travers, les inspecteurs faisaient de nombreux contrôles anonymes pour se procurer l'apéritif interdit. Ce fut le cas de l'inspecteur Margot de la Régie fédérale des alcools qui vint acheter une bouteille deBleue à l'emporter. La Malotte l'avait repéré. L'inspecteur reçut son litre emballée dans un papier de journal, le paya une coquette somme et fila au laboratoire cantonal de Neuchâtel pour faire analyser l'absinthe. Le lendemain, il reçut l'attestation qui mentionnait «eau de citerne » !

La Malotte était la dernière fabricante d’absinthe à ne vivre pratiquement que du produit de sa vente. Mais rendue craintive par les diverses sommations dont elle fut l'objet, elle ne se livra plus qu'à des échanges de bons procédés : le client apportait deux litres d'alcool et il recevait deux litres d'absinthe qui titrait, paraît-il, à 58 degrés. Cette femme du folklore bayardin s'éteignit le 6 juin 1969, à l'âge de 88 ans, ayant toute sa vie joué au chat et à la souris avec la Régie fédérale des alcools. Lors d'un procès au Tribunal de police du Val-de-Travers, elle aurait dit au juge au moment du verdict: "Je vous paie tout de suite ou bien quand vous viendrez chercher vos bouteilles?".
Lire aussi: La Malotte, une femme courageuse
http://www.absinthe-duvallon.com/article-la-malote-une-femme-courageuse-46282460.html

La Marta, personnage
de l'absinthe à Fleurier

Récit recueilli par la fée Mélusine:
Ici, au Val-de-Travers, nous avons beaucoup souffert des inspecteurs de la "Régie" (fédérale des alcools) venus de Berne, la capitale. Sur dénonciation ou, plus sûrement, en se basant sur les enquêtes dans le terrain, ils arrivaient, en général, le lundi vers 6/7 heures du matin. Ils encerclaient la maison avec le secours de la police cantonale et repartaient avec l'alambic dans le coffre de leur voiture.
Dans la famille Charrère - Zurbuchen, on commença à distiller en 1951 à la naissance du premier enfant. Cette activité devait permettre de faire bouillir la marmite, ou de nouer les deux bouts, expressions désuètes, mais qui avaient du sens du temps où la Suisse n'était pas aussi opulente qu'aujourd'hui.
La concurrence était rude à Fleurier qui comptait de nombreux clandestins. Le père remplissait un cabas avec des petites bouteilles, allait fraper aux portes des maisons, et vantait les qualité de son absinthe: "C'est de la bonne, goûtez, vous savez où me trouver".

Pere-de-Jean-Jacques-copie-1.jpg
Roger Zurbuchen, neveu de la Malotte,
compagnon de Marta Charrère.
1960 à Fleurier. Archives Télévision suisse romande.
Pour la première cuite, dans un alambic fabriqué par Matthey-Claudet, ferblantier et patron de Roland Thonney, alors apprenti dans son atelier de Môtiers, la mère s'était réfugiée au galetas où l'on stockait le bois de chauffage pour l'hiver: "Il va péter ton machin; j'ai peur !".

alambic-de-mes-parents.jpg
L'alambic de la Marta et du Roger. Exposé à al Maison des Mascarons de Môteirs en juillet 1979.

Le machin n'explosa pas. L'absinthe était bonne. Le père la goûtait et la re-goûtait. "Il boit les bénéfices", disait la mère qui s'appropria le machin à faire l'absinthe et ne le lâcha plus pendant 40 ans !
net maman rentre du potager-copie-1
Marta Charrère dans les années 1960
Trois descentes de la Régie pendant ces quatre décenies. La première se passa un matin de 1965. Le père était déjà parti au boulot. On cogne à la porte. Prudence. Derrière le rideau, les deux gamins découvrent des voitures noires, des hommes en manteau de cuir noir, coiffés de chapeaux noirs. C'est les inspecteurs de la Régie de Berne ! Associés à la police du canton. Un des gosses passe par les toits, et se laisse glisser vers la porte du garage où est planqué l'alambic. Il faut donner un double tour avec la clé et partir en courant. Las, un inspecteur le voit et le poursuit. Il ne l'attrapera pas, mais le père, qu'on est allé chercher à son boulot entre deux gendarmes, assistera à l'ouverture de la porte du garage par un serrurier.
 

Les inspecteurs fouilleront toute la maison, trouveront un entonnoir et un pèse-alcool, cuisineront pendant des heures le père, qui rentrera tard le soir en avouant à la famille l'inavouable: je dois leur donner l'alambic, sinon ils me mettent en taule...
Le lendemain du deuil, un vieil habitant de Fleurier, arriva avec une remorque accrochée derrière son vélomoteur. Sous un sac en jute se trouvait un alambic tout brillant dans le soleil d'octobre. Le vieux aurait dit: "Vous êtes à la peine, je vous l'offre; je ne l'utilise plus". Le soir même, la maison sentait à nouveau l'anis, le fenouil, l'hysope, la badiane, la petite et la grande absinthe, la menthe, et la mélisse. Un fil d'argent sortait de l'alambic. La mère  eut un sourire devant mon effarement: "Il faut bien payer l'amende". 

La seconde descente de la Régie se déroulera quelques années plus tard (1970). Pour distiller, il faut de l'alcool de bouche. Les boulangers peuvent (pouvaient ?) en acheter. La Régie, étonnée par les quantités importantes que commande un boulanger de Travers pour faire ses... babas au rhum, soumet ledit boulanger à la question. Il se dégonfle après quelques heures d'interrogatoire en donnant la liste de ses clients. Heureusement, un policier lance un coup de fil bref à la mère: "Attention, ils arrivent !".
Elle aura juste le temps de remplir le coffre de la voiture avec l'alambic et tout le matériel, tonneau compris, avant qu'ils n'arrivent. Elle les croisera même sur le chemin menant à la maison, leur faisant poliment signe de passer, tout en maintenant d'une main le col de cygne de l'alambic qui allait tomber du siège arrière...  Mon père, ce héros, et parfait menteur s'en tira en expliquant qu'il faisait le commerce d'absinthe, mais ne distillait pas...
(voir procès en janvier 1971).

mon-pere-au-tribunal-en-janvier-1971.jpg

 

 
2009-11-07-alambic-dans-le-coffre.jpg
Archives télévision suisse romande, tirée du reportage sur l'absinthe au Val-de-Travers en 1961

La troisième et dernière descente de police se déroule dans les années 1980, c'était du sérieux. Il y avait 3 inspecteurs en civil et 6 gendarmes. Ils nous ont présenté un mandat de perquisition. La maison a été fouillée. Ca sentait l'anis, mais tous les objets du culte de ma cousine la fée verte avaient disparu. La mère avait entendu le coup de sonnette tôt le matin, Méfiante, elle avait caché deux cartons de douze litres sous un tas de draps de lit qui séchaient dans la cave.
De guerre lassse, elle ouvrit finalement la porte: c'était bien les inspecteurs ! Ils entrèrent dans la cave, constatèrent la présence du tonneau qui servait à remplir les bouteilles. Enervée, la mère lança un litre d'absinthe sur le sol pour le casser: "celui-là, vous ne l'aurez pas !". Mais le litre ne se cassa pas: il retomba sur le soulier d'un inspecteur qui doit encore s'en souvenir...
La sorcière septuagnénaire qui distillait ses philtres fut interrogée longuement au poste de police du village. Elle avoua après cinq heures d'interrogatoire. Et, le coeur brisé,  elle apporta la cucurbite le lendemain dans sa vieille "Ford fiesta". Un alambic fabriqué par l'artiste du cuivre, Roland Thonney, de Môtiers.

thonney-matthey-claudet_012.jpg
Roland Thonney, fabricant d'alambics, avec son petit-fils.

Tout savoir sur Roland Thoney, célèbre fabricant d'alambics:
http://www.absinthe-duvallon.com/article-2658716.html

Son procès ne fut pas à l'honneur de la "Régie": une vieille dame au minimum AVS (soit 900 fr. de retraite en 1982) condamnée à 2500 francs d'amende et huit jours de prison avec sursis. Elle n'avait avoué que mille litres d'absinthe par année. C'était au-dessous de la réalité, mais pas très au-dessus. Comme pour la vente de drogue, on pouvait lui réclamer au moins 40 francs de "dévolution" sur les gains illicites réalisés sur chacun des mille litres, soit 40'000 francs. Pourtant, en achetant l'alcool légalement au Discount Denner de Fleurier, elle avait déjà payé les droits de monopole, soit 29 fr par litre.
Elle échappa à ce couperet grâce à l'empathie d'un juge humain, Bernard Schneider, qui la réconforta en fin d'audience: "Madame, ne vous en faites pas: une condamnation pour l'absinthe, c'est une carte de visite au Val-de-Travers"...

Lire le compte-rendu du tribunal paru dans l'Impartial de la Chaux-de-Fonds le 16 septembre 1986

Article - «Elle était bonne, mon absinthe» Article - «Elle était bonne, mon absinthe»


papa-maman-perron.JPG
Années 1950 à Fleurier. Avec mon père et ma mère.
Distillation à la cave dont on voit la fenêtre derrière le coude de mon père...

Le 1er mars 2005, la distillation d'absithe a été dépénalisée, décriminalisée, en clair: autorisée. Mais sans la Malotte, la Marta, la Calotte, et tous les autres clandestins du Val-de-Travers, le savoir-faire aurait été perdu. C'est grâce à elles et à eux que l'absinthe suisse est la meilleure du monde. Avec celle de Guy de Pontarlier, quand il pourra enfin ajouter du fenouil à sa cuite, ce fenouil qui fait la rondeur, le gras, et le blanc d'un apéritif authentique, toujours distillé artisanalement.
Les nostalgiques de la clandestinité, du parfum du fruit défendu, de l'authenticité, souvent issus de la gauche caviar, feraient bien se remettre en question. La vie des clandestins - des petites gens - fut difficile, pour les gosses aussi, moqués à l'école. Et aucun de ces beaux esprits n'assista aux procès des clandestins en 1983. Aucun ne proposa de les soutenir en leur offrant - on peut rêver -  un avocat pour les défendre. Dans dix ans, on ne parlera plus d'absinthe au Val-de-Travers, proclamait l'un de ces nostalgiques, lors de la libéralisation de l'absinthe le 1er mars 2005.
Rendez-vous en mars 2015.


Voir ici un extrait du reportage pour la TV romande des frères Goretta au Val-de-Travers, après la grande râfle de 1961. On y voit une femme caresser le cuivre de son alambic qui va disparaître. Et mon père, cheveux blanc, vanter les vertus de l'absinthe pour soigner la crève. Grand menteur...

http://archives.tsr.ch/player/insolite-valtravers

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article

Published by Jaquet Charrère - dans Histoire et personnages de l'absinthe