Partager l'article ! La Malote, une femme courageuse: Publié le 8 mars 2010 Clandestine sans peur, elle écrivit au Conseil fédéral pour ré ...
Publié le 8 mars 2010
Clandestine sans peur,
elle écrivit au Conseil fédéral
pour réduire son amende...
Tiré du "Courrier du Val-de-Travers" paru le jeudi 3 mars 2005. Texte de Jacques-André
Steudler, écrivain et conteur aux Bayards, nommé Citoyen d'honneur de la Commune Val-de-Travers le 24 février 2010.
(...) Malote qui deviendra notre voisine de bise dès 1958 date de notre mariage, me disait parfois: « Tu as de drôles d'amis j'ai le nez. Ne t'avise pas de m'amener des journalistes pire engeance encore que les inspecteurs de la Régie des alcools. Je les sens à distance. Pour les autres, je m'en balance.»
La Malote, Berthe Zurbuchen, tante de mon père.Photo Daniel Schelling
Cet avertissement fut suivi à la lettre. Peu à peu mise en confiance, elle me fit moult confidences: par exemple qu'elle s'était mise à distiller l'absinthe interdite, dès 1922. C'est un boulanger qui lui avait transmis l'essentiel de la recette qu'elle sut améliorer et préserver. (Je pensais aux 273 fabricants clandestins du Val-de-Travers et je me figurais en face de l "Al Capone" du système! Elle vomissait les m'as-tu-vu et les exhibitionnistes du genre «Poilu» qui réglait ses consommations au café en étalant un billet de mille.
-Ils nous font du tort. tu verras, il y a toujours des retours de manivelle!
Combien «Malote» avait raison!
Elle, d'ailleurs, pour respecter la loi, payait sa patente de distillatrice de gentiane! Je suppose qu'elle n'en a pas distillé un litre, ou par hasard, de toute sa longue carrière. Mais nous servant dans sa cuisine, peuplée jusqu'au dernier tabouret, elle nous disait avec un profond sérieux, de sa sa voix un peu enrouée:
- L'absinthe, c'est comme le vin, plus elle est vieille, meilleure elle est. (Et après un silence):
- Goûtez-moi de celle-ci, elle est de cette nuit!
Car «Malote» était un oiseau de nuit. Elle avait fait bricoler dans une cave de sa villa un alambic électrique, muré par son gendre, qui était à la fois garagiste et électricien.
Et comme les heures creuses passaient en bas tarif à deux ou trois heures du matin, j'étais sûr de voir du jour à son soupirail, en début de semaine,
A deux cents litres par semaine parfois d'avantage selon les opportunités, il ne fallait pas renoncer au progrès, ni au courant bon marché!
Le retour de manivelle dont avait parlé Malote se produisit infailliblement et nous tomba dessus de très haut. Qu'on on juge!
En 1960 les Chambres fédérales devaient traiter un épineux dossier. Le Valais, qui s'engorgerait récolte après récolte d'un lac de Fendant, toujours plus difficile à écouler, fut victime d'un contingentement.
- Et qu'attend la Régie des alcools pour intervenir au Val-de-Travers ? (DuVallon: les vignerons reprochaient aux clandestins d'occuper le marché avec l'absinthe illégale).
L'absinthe interdite par la Constitution depuis 1908 est consommée quotidiennement par tous les bistrots du district, aussi bien par les gendarmes que le président du Tribunal. Et ça au su et au vu de tous les Valaisans qui investiguèrent dans ce charmant Val d'Areuse.
Ô funérailles! Ça nous fit une belle jambe que le courageux Valaisan Roger Bonvin fût élu au Conseil fédéral à la première vacance, mais les 273 fabricants clandestins du Val-de-Travers furent perquisitionnés et saisis et amendés comme des bandits de grand chemin.
Et notre délicieuse Bayardine dans ce tourbillon?
Comme des malpropres, les agents fédéraux fracassèrent à coups de masse l'alambic électrique, saisirent tous les stocks de bleue de Malotte comme ceux de tous les clandestins perquisitionnés, et ce fut sous l'œil de la TV naissante, que tous ces nectars furent déversés dans une carrière en amont de Môtiers.
Depuis 1958 Jeannette, mon épouse, et moi nous habitions à La Carré Burgonde, à deux cents mètres à peine de la Malote. Le téléphone sonne:
- C'est la Grand-mère (par bonheur je reconnais immédiatement Malote).
- Bonsoir
- Il te faut venir tout suite, il y a grabuge. Passe par derrière. Je suis fermée
- J'arrive.
Je savais quel grabuge animait ma voisine. On se chuchotait qu'une amende de quinze mille francs s'ajoutait aux exactions commises à l'endroit de son alambic et de son stock.
Quinze mille francs, c'est une gouille. En 1960 c'était le prix d'une honnête maison avec jardin et dégagement..
Malotte n'avait jamais mis deux pieds dans une mêmes pantoufle.
- Une amende de 15'000 francs, tu imagines !?
- Non, j'ai de la peine à imaginer (je gagnais 650 fr. / mois).
- Mais je vais me défendre. Je ne vais pas les laisser tondre la laine sur mon dos sans bêler...
- Vous avez un avocat ?
- Ce sont des imbéciles. Je peux écrire moi-même. Seulement tu dois me dire si c'est bien tourné, bien présenté, bien ficelé? C'est pourquoi je t'ai appelé. Voilà mon projet :
(Et sur un papier quadrillé, comme nos cahiers d'école, avec une plume au bec à la rose et une encre un peu violette, dans une anglaise très lisible, bien qu'un peu tremblotante, sans aucun repentir et sans une tache, un pâté comme nous disions avant que le stylo à bille eut effacé ce genre d'épreuve de nos sentiers scolaires, «Malote» s'adressait tout simplement au Ministre des finances de la Confédération helvétique. C'était un bon papa fribourgeois, un peu enveloppé, Fritz Bourgknecht.)
« Mon cher Conseiller fédéral,
Je suis une pauvre grand-mère perdue dans la montagne. Depuis 1922, je paie la patente pour distiller de la gentiane. Il m'est arrivé quelquefois de distiller un peu d'absinthe... (C'est pour rendre service à mes voisins paysans. Quand une vache a mal vêlé, on lui frictionne les reins avec ça, pour la remettre d'aplomb.)
Je cours sur mes quatre-vingt ans et j'aime à voir le monde. Croyez-vous que tous ces braves gens viennent pour mes beaux yeux...?
La vie est dure et chacun essaie d'arrondir les angles. Est-ce que vous croyez que je peux vivre avec mon AVS?
J'écope d'une amende de 15.000 fr. Il y a de tels trous dans la caisse fédérale? S'il le fallait, je donnerais ma chemise mon cher Conseiller fédéral, et je reste votre dévouée.
« Malote »
Soit Bertha Zurbuchen-Bähler
du Petit Bayard
Canton de Neuchâtel Suisse»
Je suis muet d'admiration devant chef-d'œuvre.
- Faut-il envoyer la lettre recommandée ?
-Surtout pas. C'est un truc qui fait déceler les études d'avocat.
- Que faut-il corriger ?
- Rien de rien. Grand Dieu !
Je suis prêt à entonner la rengaine d'Edith Piaf.
La suite ne nous fit pas languir. Quinze jours après, coup de téléphone.
-Viens tout de suite. Ça a marché !
Qu'on en juge: Bourgknecht, docteur en droit, tenant compte du paiement annuel de la patente, avait biffé d'un trait de plume 12.000 francs. L'amende se réduisait à 3000 francs.
Nous étions seuls dans la vaste cuisine: « Malote » ne tenant jamais à exposer ses affaires !
- Il nous faut sabler ça!!
- Moi qui croyait que la Régie avait tout séquestré?
- Oh! Ces malicieux! Ils ont oublié le litre de vinaigre!
Ce fut la meilleure absinthe que je bus de toute mon existence!
Quand «Malote» nous quitte, pour un monde meilleur en 1969, le plus bel éloge de la défunte, arrivée à l'âge superbe de 88 ans, ne fut pas prononcé à l'église, mais au bistrot, par Jean Jeanneret de l'Endroit, qui la connaissait depuis l'époque des Parcs, café-restaurant fort bien achalandé.
A part l'absinthe, « Malote » faisait son pain, tenait son café à bout de bras et le domaine de même, si bien qu'un soir de novembre où tout était tranquille, « Malot » qui ronflait de bonheur et de bonne heure, s'aperçut vers trois heures du matin que le lit était vide. Sa douce moitié l'avait-elle décidément abandonné?
Que non, que non ! Mais tout était éteint. Les deux enfants, Serge et Madeleine dormaient comme leur père, et la maîtresse de maison, après avoir travaillé comme à son ordinaire, en passant à l'étable s'aperçut que la truie était prête à mettre bas. Et sage-femme de talent, « Malote » assista la truie dans sa parturition et aligna quatorze porcelets aux flancs de la bonne mère, qui s'était assoupie comme ses petiots. Tout dormait au fond du boiton : la truie et «Malote» séparées par quatorze cochonnets aussi somnolents que le reste de la maisonnée.
Sur la pointe des pieds « Malot » réveilla ses enfants pour leur faire admirer ce spectacle,
C'était une sacrée bonne femme, la - Malote », une sacrée bonne femme !
Ce 13 novembre 2004 à 14 h 50
JAS.
Bertha Zurbuchen-Bahler (18811969), connue dans toute la Suisse romande, voire alémane, tessinoise et grisonne, et dans la France circonvoisine, répondait au sobriquet presque universel de la « Malote ».
D'où provenait ce surnom? De son mari, pardi, qui s'était cru jeune homme des talents de cuisinier: ils avaient repris en 1919 le bistrot des Parcs, au-dessus de Saint-Sulpice. Mais il y avait belle lurette que « Malot laissait à sa femme le soin de la cuisine, des bêtes et du café, car il avait un brin de poil dans la main.
De quel essai culinaire tomba ce surnom ? D'une monumentale ratée de soupe à la farine, que notre amateur avait conduit à la faillite, car son démêlé s'était emmêlé et ne formait que des « malots », des gremauds, c'est-à-dire des boules de farine définitivement coagulées et aussi difficiles à croquer qu'à digérer et qui finirent leur trajectoire dans le poulailler.
Comme il raconta sa mésaventure à ses copains de jass, jeu de cartes fort connu en Helvétie heureuse, ils le surnommèrent « Malot », par dérivation son épouse devint la «Malote».
Lire aussi: les femmes de l'absinthe
http://www.absinthe-duvallon.com/article-2588115.html