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Coups de gueule

24 mars 2006 - révisé le 12 mars 2010

Attention: l'usage répété
d'absinthe clandestine peut faire radoter



« Dans dix ans, on ne parlera plus d'absinthe au Val-de-Travers! On se fait un splendide autogoal en réclamant cette libéralisation. Nous perdons là notre âme, ce qui faisait notre unicité. Le Val-de-Travers aurait dû résister». (Journal l'Express, Neuchâtel, févier 2005).

Une bonne année s'est écoulée depuis que le professeur D. a prononcé ces fortes paroles. Contrairement aux sombres prédictions du chantre de Môtiers -village du Val-de-Travers (Suisse) situé entre Fleurier et Couvet- on ne fait que parler d'absinthe et du Val-de-Travers. Depuis le 1er mars 2005, il s'est distillé quelque 130'000 litres légalement. Tu parles d'une disparition... Ajoutez à cela la fabrication des nombreux clandestins qui ne sont pas tous sortis de l'ombre, et l'on peut affirmer, sans trop se tromper, que la production a triplé depuis la levée de l'interdiction.

Le dépit du professeur D. était perceptible l'an dernier. L'absinthe devenue légale, on le verrait beaucoup moins pérorer à la radio, la TV et dans les journaux suisses. Il venait de perdre un combat qu'il menait depuis vingt ans contre la réhabilitation de la fée verte. Déjà, au milieu des années 1980, alors qu'il était député socialiste  il s'en était fallu d'une voix – la sienne- pour qu'une étude soit réalisée sur la nocivité supposée des absinthes clandestines du Vallon. L'étude, proposée par un pharmacien de Couvet, Claude-Gilbert Bourquin (du Parti libéral, donc adveraire politique), ne se fit pas. Et ce fut bien dommage.

Le 22 juin 1988 une directive européenne réglementa la présence de thuyone dans les boissons et l'alimentation. Le taux fut finalement fixé à 35 mg/litre pour les spiritueux à base d' absinthe. C'est donc avec beaucoup de retard sur les pays qui nous entourent que la Suisse, profitant d'une révision de sa Constitution, fit entrer l'absinthe dans l'ordonnance sur les denrées alimentaires. Ce qui facilita enfin sa réhabilitation.

Le prêcheur de Môtiers en prit ombrage. On lui retirait son hochet. Il déclara à qui voulait l'entendre – en particulier aux journalistes auprès desquels il adore s'épancher – qu'il ne boirait pas d'absinthe légale, la qualifiant de « décaféinée »!
Au printemps dernier, l'émission «A Bon Entendeur», de la TV romande, démonta sans ménagement cette argumentation en faisant analyser les absinthes légales et les clandestines. Les plus fortes en thuyone étaient celles de Guy à Pontarlier (29,4 mg de thuyone par litre), suivie de la Kübler de Môtiers (15,6 mg./litre). Les absinthes clandestines affichaient des taux de thuyone beaucoup plus faibles: moins de 5 mg./lit. Si vous chercher de la «décaféinée», adressez-vous plutôt à un clandestin...

Récemment, on a vu à la Télévision régionale Canal Alpha le professeur D. au milieu des invités de la future route de l'absinthe (légale) qui reliera Pontarlier au Val-de-Travers. Il préparerait même un opuscule sur l'absinthe. Si c'est le cas, nous nous réjouissons de le lire. Décrire la Route de l'absinthe sans parler des distillateurs qui produisent d'excellentes absinthes très thuyonnées en toute légalité relèvera de l'exploit.

Mais il n'est pas interdit de changer d'avis.

En 2004, les clandestines du Val-de-Travers étaient les plus faibles en thyuone par rapport à Guy Pontarlier et Kubler à Môtiers.
Démonstration par la Télévision romande et le Chimiste du canton de Neuchâtel. Clic sur le lien:Thuyone à la TV romande

Pour mémoire

En Suisse, on tolère 5 mg/kg de thyuone dans les boissons alcooliques titrant jusqu'à 25 % d'alcool en volume; 10 mg/kg dans les boissons alcooliques titrant plus de 25 % d'alcool en volume; 25 mg/kg dans les denrées alimentaires contenant des préparations à base de sauge; 35 mg/kg dans les amers.
C'est le 1er mars 2005 que l'interdiction de l'absinthe est enfin levée en Suisse.
En France: En 1999 déjà, avec l'apparition de la Versinthe, ce pays ne supprime pas l'interdiction de l'absinthe mais attribue une nouvelle appellation légale à l'absinthe: « spiritueux aromatisé à la plante d'absinthe » et complète la règlementation européenne (35 mg/l de thuyone maximum) d'un taux de fenchone et de pinocamphone à ne pas dépasser (respectivement 5 mg/l et 10 mg/l).

La législation européenne
La directive 88/388/CEE du Conseil, du 22 juin 1988, prévoit des quantités résiduelles maximales pour certaines substances indésirables qui, de par l’emploi d’arômes, peuvent être contenues dans certaines denrées alimentaires.
Ainsi pour les boissons alcoolisées titrant plus de 25 % vol d’alcool, il est admis une teneur en thuyone de 10 mg/kg.
Pour les bitters, cette teneur limite autorisée s’élève à 35 mg/kg.
Mais il est interdit d’incorporer directement de la thuyone aux denrées alimentaires et aux arômes en tant qu’additif.

1er mars 2005 – 1er mars 2007

Révisé le 12 mars 2007

Deux ans de liberté pour l'absinthe suisse

Quelques réflexions pour en finir avec la nostalgie du « bon vieux temps » de la prohibition

Après une interdiction de près d'un siècle (7 octobre 1910 en Suisse) pendant laquelle la production clandestine fut très modeste au Val-de-Travers, il faudra au moins 20 ans pour que cet apéritif se retrouve dans tous les bistrots. Ce ne sera pas facile car les habitudes et les goûts ont changé (moins d'intérêt pour les produits anisés).

Au Val-de-Travers, on dénombre une trentaine d'absinthes commercialisées.

Le plus gros producteur est Kubler, à Môtiers: 60-80'000 litres l'an dernier (2005) (distribué par Diwisa). http://www.blackmint.ch/

Le second est Claude-Alain Bugnon, à Couvet.

http://www.absinthe-suisse.com/

Le troisième, c'est sans doute François Bezençon, Fleurier, qui a créé un extraordinaire musée dans sa distillerie de Môtiers. http://www.absintherie.ch/

Les autres sont "sortis de l'ombre" comme ils disent, sous la pression de la Régie fédérale des alcools. Ils ont créé des coopératives. Ils ont aménagé des distilleries respectant les normes d'hygiène. Ils font contrôler leur absinthe par le Laboratoire cantonal (350 fr. le contrôle – 200 €). Ils ont fait dessiner un logo, ont imprimé des étiquettes, des cartons; ont acheté des machines à mettre en bouteille, des appareils pour peser l'alcool, etc...

Par ailleurs, il reste quelques clandestins – c'est leur choix - dont on ne sait pas toujours d'où provient l'alcool. L'un d'eux confiait au Journal Le Temps, de Genève, en décembre 2006, qu'il achetait son alcool en France en éludant certainement au passage les taxes sur l'alcool (29 fr. suisses – 20 € par litre à 100% vol). Mais selon un inspecteur de la Régie, cette production est désormais très marginale.

 

Gag d'un paysan du Val-de-Travers
du temps de la prohibition...

Face à tous les efforts des distillateurs réunis au sein de l'inter-profession de l'absinthe, que lit-on dans les journaux en général ?

 - Ah qu'il était bon le temps de la prohibition!

- Ah qu'elle avait meilleur goût avant... (mémoire courte, on trouvait des absinthe dégueulasses sur le marché clandestin).

- Ah que ce fut une connerie de la libéraliser!

Depuis le milieu des années 1980, le taux de thyuone a été fixé à 35 mg / kg d'absinthe en Allemagne. L'Europe a ensuite réhabilité l'absinthe. Seule la Suisse aurait dû rester dans la prohibition ? Et en vertu de l'accord genre Cassis de Dijon, on aurait finalement importé des absinthe de toute l'Europe en Suisse en interdisant aux distillateurs du Val-de-Travers d'en produire ?

L'absinthe distillée aujourd'hui officiellement est meilleure (hygiène, qualité des plantes) que bien des absinthes produites clandestinement. Les numéros de lot permettent la tracabilité des produits qui la composent.

Val-de-Travers: c'est à Couvet que la distillation a commencé
à la fin du 18e siècle
(Projet d'étiquette pour l'absinthe Duvallon).

L'absinthe libre a plus de thuyone que la clandestine, car elle est distillée enfin avec des plants d'absinthe du Val-de-Travers. Avant on achetait des herbes d'absinthe de cultures des pays de l'Est ou autres en herboristerie, absinthe qui n'a rien à voir avec celle qui pousse dans les cultures du Val-de-Travers qui est plus parfumée et plus forte. C'est sans doute ce goût nouveau, et authentique, qui fait dire à certains que l'absinthe des clandestins était meilleure avant la libéralisation. En fait, ils buvaient un anisé genre pastis distillé sans le savoir, mais le goût du fruit défendu leur convenait...

La réhabilitation de l'absinthe n'a pas créé des centaines d'emplois au Val-de-Travers ( en deux ans, ce serait un exploit !). Mais ceux qui bossent dans les distilleries font le maximum pour vendre et relancer l'absinthe, créer des canaux de distribution, assurer la promotion du produit dans la mesure de leurs moyens humains et financiers. (L'Etat en fait plus pour la promotion des vins que pour celle de l'absinthe...).

Usine Pernod fils de Pontarlier.
Quand l'absinthe était une industrie florissante
.

Alors, que l'on cesse de pleurnicher sur « le bon temps de la prohibition » et que l'on mette plutôt en valeur les efforts et le dynamisme de tous les producteurs d'absinthe du Val-de-Travers.

Ils méritent tous notre admiration et nos encouragements.

Quant aux clandestins qui ont fait le choix de rester dans l'ombre, mon propos n'est pas de les blâmer. Ils ont toute ma sympathie. Mes parents ont distillé illégalement pendant plus de 40 ans. Et je ne suis pas sûr que la libéralisation les aurait réjouis...

Mais les temps changent, et il faut savoir s'adapter.

absbon.jpgPhoto réalisée en 1985, avec une absinthe clandestine.

C'est l'agent de police du village de Môtiers
qui verse l'eau dans le verre pour la photo...
 
L'agent la police locale Louis, battant du tambour
pour les annonces dans le village.

Dix ans après, on en avait fait une étiquette
pour une absinthe clandestine.

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